Le négationnisme Une maladie de l’âme

http://www.stillistic.com/solaria/blog/images/3D/pt_interrogation.jpgQu’est ce que le négationnisme ? La formulation la plus simple réduirait la définition à cet ensemble de discours et de prises de positions mettant en cause la réalité du génocide des juifs par les nazis durant la seconde guerre mondiale. De Paul Rassinier à la Vieille Taupe en passant par Roger Garaudy, David Irving, Jean Marie Le Pen, François Genoud, il s’agit d’une de ces « continuités du langage » classiquement antijuif, pour reprendre le mot de Jean Pierre Faye, qui a été déroulée. Sa nouveauté réside dans sa stratégie. Le négationnisme est une idée neuve qui va rencontrer un étonnant succès tant trans-idéologique que trans-national.

La découverte d’Auschwitz en 45 et le choc de cette découverte avait glacé les consciences. Le jugement de Nuremberg, le procès Eichman, s’ils avaient mis à jour l’effroyable « banalité du mal » n’ont cependant pas réussi  à en extirper les racines . Si l’antisémitisme n’avait plus bonne presse en Occident, dans les années 50, il survit à la mesure du déni de la faute, du refus da savoir. Dès lors la haine des juifs mute, se transforme, invente une nouvelle stratégie qui veut innocenter le crime. Si les juifs sont habiles au point d’avoir réussi à faire passer pour vrai le mensonge de leur martyr, ils confirmeraient au bout du compte ce que le discours anti-juif a pu dire à leur propos depuis des siècles. Ainsi le négationnisme, renouvelle et positive stratégiquement le discours antijuif car l’archaïque « mort aux juifs » est devenu aujourd’hui un slogan caduque auquel il faut substituer « les juifs ne sont pas morts », exprimant ainsi un regret, une nostalgie à peine dissimulée. Le révisionnisme puis le négationnisme ont fait une entrée médiatique fracassante dans les années 80 à partir d’une posture simple et efficace: c’est prétendument au nom de la quête de vérité historique que se fonde la démarche révisionniste puis négationniste. Ce piège pervers a fonctionné à partir du succès potentiel que tout discours de contestation peut rencontrer auprès d’un public amnésique, fasciné et amusé par le scandale. En Allemagne à la même époque, la « querelle des historiens allemands » mettait aux prises Ernst Nolte et Jürgen Habermas et attribuait une responsabilité relative à l’Allemagne nazie dans l’invention du système concentrationnaire et du projet génocidaire. A l’abri d’une posture scientifique, de faux historiens mais de vrais idéologues ont progressivement fait du révisionnisme une machine à déconstruire la vérité historique.

Cette stratégie n’aurait pu fonctionner sans un accompagnement culturel et idéologique. En coiffant Hitler du masque de De Gaulle, le gauchisme soixante-huitard rendait simultanément incompréhensible la mémoire du nazisme autant que la répression policière des CRS. La rime avec les SS n’aura jamais en d’autre vertu que de rassurer les nostalgiques de Hitler et d’en banaliser l’histoire. Le négationnisme gauchiste, s’il n’est pas né avec ce slogan, a sans aucun doute trouvé en lui le chaînon manquant qui allait permettre quelques années plus tard, de donner à l’antisémitisme une coloration progressiste et révolutionnaire.

Les premiers succès visibles du négationnisme datent de 1977 quand dans l’Express  Darquier de Pellepoix, ancien commissaire aux affaires juives sous Vichy, déclarait dans une interview qu’ « à Auschwitz on n’avait gazé que des poux ».  Les bons mots vinrent ensuite. C’est dans Libération, symbole journalistique de l’esprit d’impertinence 68, que Guy Hocquenghem, passé du gauchisme politique à l ’homosexualité révolutionnaire se mit à ricaner du « pyjama rayé de Jankélévitch », de Simone Veil, traitée de Kapo dans les débats qui accompagnaient le feuilleton télévisé américain Holocauste. Guy Hocquenghem conteste aux juifs le statut de cibles premières du nazisme inaugurant ainsi ce qu’on a nommé la « concurrence des victimes”. De Jean Genet à Guy Hocquenghem ou à Alain Pacadis, le chroniqueur décadent des nuits branchées à Libération qui se fait casser la figure par Pierre Goldman pour le port ostensible d’une croix gammée en strass, le nazisme fait aussi partie des panoplies transgressives… Un certain nombre de signes se sont mis à faire système dès le milieu des années 70 autour d’un double mouvement d’origine idéologique diamétralement différente: d’une part la relecture de l’histoire du nazisme et de la Collaboration par l’extrème droite soucieuse de sa revanche ou par la droite soucieuse de sa réhabilitation, d’autre part les confusions de sens dans les référents et dans les énoncés par de la gauche ou l’extrème gauche dans la lecture qu’elles faisaient du conflit israélo-arabe.

Les « Eichman de papier », pour reprendre l’expression de Pierre Vidal-Naquet ont culminé en 1980, avec en particulier la déclaration du principal d’entre eux, Robert Faurisson au micro D’Europe 1: « le prétendu massacre des juifs et la prétendue existence des chambres à gaz ne forment qu’une seule et même escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’Etat d’Israël et le mouvement sioniste international et les principales victimes sont le peuple allemand mais pas ses dirigeants et le peuple palestinien tout entier »
Cette déclaration signe la matrice du négationnisme : délégitimer Israël au nom  de l’escroquerie supposée de la shoah. Antisémitisme et antisionisme fusionnent dans une surprenante symphonie politique.

A droite: comment innocenter Vichy 

La fin des années 70 et le début des années 80 témoigne d’un réveil à la fois groupusculaire et idéologique de l’extrême droite nazifiante. La FANE, groupuscule néo-nazi de Marc Frédriksen, mène un certain nombre d’actions violentes ayant pour cible quelques lieux communautaires juifs tandis que c’est culturellement que la Nouvelle Droite propose révision de l’histoire par Figaro-magazine interposé. Sur papier glacé, le Fig-Mag devint tous les dimanches le porte parole d’une tentative de révolution culturelle pensée par le laboratoire d’idées des héritiers d’Europe action, d’Occident, d’Ordre Nouveau. Le GRECE (groupe de recherches et d’études pour la civilisation européenne) est la matrice première de la refondation idéologique de la doite extrème. A travers ses épigones, en particulier le Club de l’horloge, ce sont les principales bases théoriques  de la pensée frontiste à venir qui s’élaborent: vision bio-politique du monde, retour aux sources indo-européennes et paiennes, mise en cause du monothéisme, inégalité civilisationnelle, darwinisme social, éloge de l’esprit guerrier, de la force, revanche de l’Occident, déculpabilisation des guerres coloniales, rejet du cosmopolitisme, lutte contre la décadence. 

Le terreau idéologique a porté ses fruits. Passé du laboratoire d’idées à la diffusion grand public à travers ses succès politiques, le Front National et son grand leader banalise le nouvel antisémitisme. Avec ses calembours obscènes (Durafour-crématoire) ses analyses nauséeuses (les chambres à gaz comme point de détail) ou sa pensée de l’histoire (l’inégalité des races) Jean Marie Le Pen fait une double opération: il teste la capacité de résistance de l’opinion à ses propos autant qu’il en banalise l’énormité. Quand il prétend « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas » il lève des censures que la règle du jeu commune imposait jusqu’alors. Ce culot vulgaire et violent est en phase avec un air du temps qui valorise à l’audimat le poujadisme médiatique. Le Front National n’est plus perçu comme le défenseur d’un ordre bourgeois conservateur ou réactionnaire mais bien au contraire comme une parole de rupture, de contestation de l’ordre établi qui met en pratique le « il est interdit d’interdire » de 68. L’itinéraire du banquier nazi suisse François Genoud est emblématique de ce glissement politiquement pervers qui déroule un fil continu allant du nazisme au tiers mondisme, de l’Axe au FLN algérien, du soutien au terrorisme  (Bruno Bréguet et Carlos) à l’aide à la défense de Klaus Barbie par Verges.

A gauche: de la haine transgressive à la rédemption du crime fasciste par le meurtre révolutionnaire

La diversité de la « pensée 68″, son bouillonnement autant politique que culturel, malgré sa prétention à faire du passé table rase, est à la recherche de nouveaux repères. Les multiples ancrages idéologiques autant que le rejet de ces mêmes ancrages vont en conditionner la quête. L’ancienne bipolarisation idéologique issue de la guerre Vichy/Résistance, communisme/gaullisme, les figures qu’elle recelait, la nouvelle génération n’en a cure même si elle en cultive la part symbolique. Paradoxalement dans un abus de mémoire toute une génération frustrée de l’héroïsme supposé de la génération précédente perpétuera une Résistance imaginaire vécue par procuration. Toute une génération issue de l’après guerre avait savouré ce « messieurs les censeurs bonsoir! » lancé par Maurice Clavel claquant la porte de la télévision après que l’on eut censuré le rappel qu’il faisait de « l’aversion » de Georges Pompidou pour l’héroisation de la Résistance. La grâce présidentielle accordée par le Président Pompidou au milicien Paul Touvier donnait au pouvoir un visage qui semblait préférer une politique de l’oubli à l’illustre mémoire des représentations gaulliennes. On pouvait lire à la même l’époque, sous la plume d’Alfred Fabre Luce, dans « le Monde », le rappel fait aux juifs du choix nécessaire dans leur « double allégeance ». Si la régence pompidolienne était perçue comme ayant dévoyé l’héritage de la Résistance, à plus forte raison, le giscardisme semblait incarner tout à la fois la symbiose des enfants de Pétain, de l’affairisme et de l’inégalité. De leur côté les maos n’étaient pas avares d’abus  symboliques. C’est la « Nouvelle Résistance Populaire » que Sartre et Beauvoir, portaient sur les fonds baptismaux tandis que Geismar cumulait avec Arafat la représentation synthétique de Jean Moulin, de Ho Chi Minh et de Che Guevara. L’extrême gauche des années 70 inscrivait la défense de la cause du peuple dans un panthéon de mémoire. Tout un jeu de représentations substitutives fit de la Résistance la matrice des résistances ultérieures. Du Viet minh au Viet cong en passant par le FLN algérien ou le FNL vietnamien, le partage symbolique des représentations du bien et du mal ne souffrait d’aucune nuance. Toutes les alliances étaient bonnes contre l’ennemi principal impérialiste dont le sionisme faisait figure de forme aboutie. Les contradictions internes sur la qualité de la violence, sur le terrorisme, sur les alliés nazis de certaines causes arabes étaient perçues comme secondaires. Toujours radicalement chic, l’ensemble du comité de rédaction de Tel quel voyait dans le massacre des athlètes israéliens à Munich en 1972 un combat progressiste (4) et c’est à propos de la guerre civile au Liban que Libération titrait en 1974 « Malraux dans la montagne libanaise » en concluant « le Liban est notre Espagne », faisant des palestiniens les nouveaux républicains et des phalangistes (alliés à l’époque à la Syrie) les nouveaux  franquistes. On pouvait en conclure que le rôle dévolu à Israël était celui de l’Allemagne nazie dans ces jeux de substitution. 

C’est bien au nom de l’antiracisme, de l’anti-impérialisme ou de l’anti-antisémitisme que des énoncés antisémites de gauche furent abondamment produits à la fin des années de plomb. Il faut insister sur ces moments et ses acteurs, quand gauchistes allemands, italiens et japonais, tous petits-enfants de l’axe nazi-fasciste ont cru s’affranchir de la charge de culpabilité héritée de la génération d’avant en combattant par les armes ce qu’ils pensaient être la survivance de cet héritage. La rédemption du crime fasciste des pères par le meurtre révolutionnaire des enfants des victimes, fut menée par les fils symboliques des bourreaux, estimant que tout Israélien, voire tout juif portait en fait le masque de Hitler. C’est dans les pays de l’ex-Axe, Allemagne, Italie, Japon que les groupes révolutionnaires d’ultra-gauche, Fraction armée rouge, Brigades rouges, Armée rouge Japonaise ont prétendu combattre les formes survivantes ou substitutives du passé honni. L’ennemi à abattre est désormais incarné par le nouveau pion avancé du Capital et de ses valets l’impérialisme américain et le sionisme. Les « comités palestine » prennaient sur la scène de l’extrême gauche le relais des « comités Viet- nam ». Cependant l’attentat des jeux olympiques de Munich en 1972 va questionner en France, les tentations terroristes des années 70. En 1975, la motion de l’ONU, assimilant le sionisme au racisme avait conforté la ligne des clichés renversant une image et un symbole. Dans l’imaginaire politique français des années 60-70, un signe = se construit dans la mise en équivalence entre algérien et palestinien. Seules quelques rares revues, (les Temps modernes), ou quelques articles (Pierre Vidal Naquet) dans Partisans mettent en cause ces transferts mécaniques. Israël bascule dans le mauvais champ symbolique de l’apartheid. Le camp de la victime et donc de la juste cause a définitivement basculé du côté arabe, sans que l’on prenne soin d’en analyser les contradictions les plus flagrantes.

En France, les péripéties d’Action directe avaient mis à jour à la fois la misère politique et intellectuelle de ses leaders et pour sa branche lyonnaise, l’antisémitisme explicite de ses « écrits théoriques ». Il faudra attendre la publication du livre d’un ancien complice de Carlos, Hans Joachim Klein, La mort mercenaire, et la rupture de ce dernier avec le terrorisme pour que l’on prenne toute la mesure de cette errance politique et meurtrière. 

Paradoxes du « signe juif »: répulsion, fascination, étrangeté

En 1980 « l’affaire Faurisson » devient un débat à la française, exaltée, prolifique. Un colloque de l’EHESS l’été 1982, sur la politique nazie d’extermination y met un terme provisoire. On pensait que la bouffée délirante s’était calmée, que le scandale intellectuel avait fait son temps mais la guerre du Liban en 1982 va relancer la machine, renouvelant, un discours qui n’avait rien à voir avec la critique ou la dénonciation de la politique du gouvernement israélien de l’époque, mais qui prenait prétexte des chars du général Sharon pour trouver dans le judaisme la source des maux du monde. Témoignage chrétien va faire sa une sous le titre: « les palestiniens dans Beyrouth comme les juifs dans le ghetto de Varsovie ». Un placard publicitaire signé par Roger Garaudy, Le Père Lelong dénoncera « le sens de l’agression israélienne », emboitant Sharon dans le sionisme, le sionisme dans Israël et Israël dans le judaïsme.

Puis la fumée faurissonienne incita tous les esprits tordus à rechercher un feu. La culpabilité d’Israël était structurellement inscrite dans ses gènes. Un peuple qui invente l’histoire de son martyr ne peut pas être totalement respectable. Dans le registre rouge-brun, Jean Edern Hallier, y perdit sa plume. Son journal, l’Idiot international devint rapidement le lieu de rencontre des gaucho-fascistes à la française. Alliant une impertinence de ton très 1968 à des contenus très 1940, l’Idiot International va bientôt basculer dans un discours célinien explicitement antisémite. Quelques soubresauts théoriques affinant la méthode et distinguant révisionnistes ou négationnistes, exterminationnistes ou fonctionnalistes, quelques thèses universitaires crapuleuses (Henri Roques) et quelques articles à la recherche (Bernard Notin) vont tenter une légitimation universitaire. Puis ce furent les études plus savantes. Il fallait déterrer les morts, tous les morts pour bien montrer aux survivants que leurs morts n’étaient pas de bons morts, des morts conformes aux catégories intellectuelles de l’ancienne ultra-gauche. Les explorations doctes des parts maudites de l’histoire laissent parfois filtrer des lapsus, des mots de trop révélant d’autres passions que l’habillage universitaire dissimule avec difficulté (Alain Brossat). 

Les tentatives d’antidotes par procès interposés, Barbie, Touvier puis Papon vont à la fois instruire l’histoire de ce passé qui ne passe pas et paradoxalement provoquer un effet de saturation. Le choc médiatique du soutien de l’abbé Pierre à Roger Garaudy va relancer les polémiques. Le plus populaire des français apportant sa caution au plus contorsioniste des idolâtres va ajouter au malaise. « Et si l’abbé Pierre avait raison? » questionnait une affiche du GUD non signée sur les murs de Paris. L’accumulation de ces obssessions témoigne de leur complexité et du non-effet pédagogique de ces procès.

Le politiquement correct perpétue une vision du  monde héritée d’un Yalta de signes.  S’ils ne correspondent plus à aucune réalité, ils demeurent efficaces dans l’imaginaire qui façonne les codes de conduite, le look, les modes et des passions politiques. Indiscutablement la Shoah a constitué après 1945, un facteur indirect de légitimation d’Israël par la responsabilité de l’Occident. Si « Jewish is beautiful » est à la mode au début des années 80, à travers à la fois Woody Allen et la compassion pour la Shoah, Israël demeure suspect dans le camp de la pensée progressiste: les votes de l’UNESCO refusant d’inclure Israël dans une région du monde, la motion de l’ONU en 1975, assimilant sionisme à racisme, ont construit à gauche, un réflexe politique majoritairement iraélophobe durant les années 70-80, confirmé par l’outrance des  commentaires sur la guerre du Liban menée par Israël en 1982 autant que par la venue au pouvoir en Israël de la droite nationaliste et sa politique. La « self fulfilling profecy » a fonctionné. Natanyahu confirmerait ce que les détracteurs d’Israël disaient d’Israël.

L’effet Garaudy et le basculement côté arabe

Le procès intenté à Roger Garaudy en janvier 98 au double titre de contestation de crimes contre l’humanité et de diffamation raciale, pour son ouvrage « les mythes fondateurs de la politique israélienne » a donné lieu à d’étonnantes fusions. C’était une drôle de communion devant la XVIIe chambre correctionnelle. Des jeunes fascistes au poil court en blouson bombers, des néo-nazis rasés en rangers congratulaient des post-gauchistes hirsutes et barbus, des cranes rasés en keffieh, des femmes en tchador, des intégristes de tous poils avec crucifix à la boutonnière, des avovats arabes arabes félicitant un avocat fasciste, des neo-nazis applaudissant un avocat tiers mondiste.
Quelle stratégie développait l’ouvrage incriminé? Elle est énoncée par l’auteur: « Dénoncer l’hérésie du sionisme, politique qui consiste à substituer au dieu d’Israël, l’Etat d’Israël, porte avion nucléaire et insubmersible des provisoires maîtres du monde: les Etats-unis ». Il s’agit de dénoncer Israël comme l’essence de la perfidie, du mensonge, de l’escroquerie et de la violence. Sa stratégie est simple: les juifs se plaignent de maux imaginaires, de malheurs construits de toutes pièces, de souffrances boursouflées dans un seul but: donner une légitimité à leur projet par la culpabilisation du monde et d’usurpation de la Palestine. A la différence de Robert Faurisson , son inspirateur méthodologique, Garaudy ne nie pas l’existence des chambres à gaz, il attend d’avoir la preuve de leur existence; il propose un débat sur le sujet où auraient pu s’exprimer des points de vue différents mais le complot sioniste est si omniprésent que cette intéressante confrontation scientifique ne pourra pas avoir lieu. Garaudy n’affirme pas, il dit qu’il doute, il est sceptique sur les vérités officielles, il cherche la vérité sans doute comme il la déjà au moment du procès Kravchenko car lui « au moins n’avait pas ouvert un commerce avec les ossements de ses grands pères ».

Le Monde devait produire un surprenant titre de compte rendu pour ce procès: « le philosophe antisioniste Goger Garaudy reçoit le soutien d’intellectuels arabes » créditant ainsi Roger Garaudy du qualificatif qu’il souhaite pour lui même. « Antisioniste » est un qualificatif positif dans la palette idéologique du poitiquement correct. Le Monde n’a pas titré « antisémite », bien au contraire, labélisé « philosophe » Garaudy, reçoit ainsi l’onction du sérieux académique.

Si les conversions spirituelles de Garaudy sont connues, communisme, christianisme, islam, les à-côtés extrémistes le sont moins. Pierre André Taguieff révèle dans Esprit le plagiat d’une revue néo-nazie, Nationalisme et république (1er juin 1992) que Garaudy recopie textuellement pour son propre ouvrage « Les mythes fondateurs ». Qu’importe, dit-il au cours de son procès assumant son plagiat. « Je suis un homme libre victime de censures mutiples. J’écris et je vais où l’on m’invite ». L’homme libre ne marchande pas ses collaborations: il participe à un colloque du GRECE sur « Le monothéisme du marché »(!) en 1995,  au XXIVeme colloque du GRECE sur « Nations et empires » placé sous l’invocation de Pierre Gripari et de Saint Loup, participation à un colloque à Tripoli (Libye) en avril 1997 à l’invitation l’Université de Tripoli « contre l’hégémonie et la globalisation » et en présence du Front Européen de Libération, réseau national bolchévique avec une participation de la revue rouge-brune russe Zastra et de Rousslan Khasbulatov, l’un des putshistes russes de 1993.

Recu en héros à la foire internationale du livre du Caire en février 1998, Ragaa Garaudy (alias Roger après sa conversion à l’islam) a dénoncé « devant des centaines d’intellectuels » « le pouvoir sioniste qui « controle 95 % des média occidentaux ». Quand on sait par ailleurs que cet ouvrage a été, en Europe, fortement mis en cause, refusé par les maisons d’édition, son auteur et son éditeur discrédités et condamnés par la justice on ne peut que prendre la mesure de l’écart culturel et politique qui sépare monde arabe et occident. C’est aujourd’hui dans le monde arabe que la causalité diabolique juive trouve son champ d’épanouissement le plus fort. A l’antisionisme s’ajoute désormais un antisémitisme fondé sur  l’adoption des thèses négationnistes. 

Le « complot sioniste » fonctionne toujours comme l’inépuisable source d’inspiration pour tous les créateurs de la suite réactualisée des « protocoles ». Le négationnisme sert de fondement  à la mise en cause du droit d’Israël à exister. L’Etat escroc ne saurait prétendre à une quelconque légitimité. Si les rapprochements entre la Croix gammée et le Croissant avaient existé depuis l’alliance du Grand Muphti de Jérusalem, Hadj Amin El Husseini durant la seconde guerre mondiale, l’évolution du nationalisme arabe sous l’influence du nasserisme ou des divers partis Baas avait su tempérer un antisémitisme trop ostensible. Il y avait bien eu des conseillers nazis dans l’entourage de Nasser, et Alois Brunner officiait toujours en Syrie, mais l’influence soviétique d’alors teintait d’un tiers-mondisme de façade ce qui n’était que nationalisme aux couleurs locales. Les alliances et mésalliances entre laïcs et religieux, entre Nasser, Assad, Hussein, le Baas, les communistes et les Frères musulmans ont toujours obéi à des logiques plus claniques que politiques. 

Il faut croire que la passion antisioniste et antijuive pèse plus lourd que le soutien à la cause palestinienne auprès de certains intellectuels ou guides spirituels ou politiques du monde arabo-musulman. Bien avant le procès de Roger Garaudy en janvier 1998, dans le journal algérien La Nation, interdit de parution depuis décembre 1996, dirigé par Salima Ghézali qui a reçu en décembre 1997, le prix Sakharov des droits de l’homme décerné par le Parlement européen ainsi que le prix Olof Palme pour féliciter « son courage » et « témoigner de la violence faite au peuple algérien », on pouvait lire trois pleines pages d’hommage et d’interview de Roger Garaudy (12). Sous la plume d’Abdlkader Djeghloul on pouvait lire: « ce grand homme de la culture française qui a publié pendant un demi siècle de très nombreux ouvrages dans les grandes maisons d’édition françaises s’est vu interdire de publication pour son dernier livre »… « seule l’instance médiatique et intellectuelle a décidé au nom des droits de l’homme d’attenter à la dignité et au droit à la liberté de deux vieillards courageux et intègres (il est question de l’abbé Pierre) ». Répondant aux questions le « grand homme de culture » fait lui aussi de la shoah un point de détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale: « sans aucun doute les juifs ont été l’une des cibles préférées d’Hitler…alors je nie le droit que s’arrogent les sionistes de minimiser les crimes d’Hitler en les réduisant à l’incontestable persécution des juifs… Sa volonté d’expansion a fait cinquante millions de morts dont seize millions de slaves, russes ou polonais… je rejette cet apartheid des morts qui sous le nom théologique d’holocauste, rend la martyre des juifs irréductible à tout autre ». Prenant la défense de l’abbé Pierre: « alors fut lachée contre lui la meute des apostats de la grande foi universaliste des prophètes: Jacques Attali, Schwartzenberg, Kouchner et les grands prètres Sitruk et Kahn qui le firent comparaitre comme Jésus devant le Sanhédrin, devant le nouveau tribunal de l’inquisition chargé de la police de la pensée, la LICRA. Il refusa d’abjurer et fut exclu… » 

Plus récemment dans le journal égyptien Al Ahram hebdo (13 ) (édition française) une double page résume et ramasse le point de vue arabe sur la question: « le procès de Roger Garaudy est ressenti dans l’ensemble du monde arabe comme un scandale… Un choc ressenti tant dans les milieux libéraux trahis par la patrie des libertés, que par les islamistes qui ont vu la face cachée de l’Occident ». Garaudy est présenté comme l’avocat de la cause arabe et de la causepalestinienne « centre de la vie intellectuelle et politique du monde arabe ». Neguib Mahfouz, prix Nobel de littérature en 1988, rescapé d’un attentat islamiste, déclarait en accueillant R Garaudy en Egypte: « nous sommes tous deux victimes de la même intolérance » et s’insurge contre la loi Gayssot au nom de laquelle Garaudy est jugé.

L’association des écrivains palestiniens a publié le 11 janvier 1998 un communiqué exprimant la « solidarité avec le penseur et l’homme de lettres pour son combat courageux en faveur de la liberté de création ». En Iran, le neuvième anniversaire de la fatwa contre Salman Rushdie a été l’occasion pour le guide de la révolution de relever la contradiction de « ceux qui en Occident condamnent Garaudy mais protègent Rushdie ». Dans les Emirats Arabes Unis des collectes organisées par la presse ont réuni des sommes considérables tandis que sur le Net le site Radio Islam qui vante la pensée faurissonienne et les vertus du Hezbollah ouvre une page spéciale Garaudy.

Comment concilier cette vision démoniaque de l’aversaire avec ce propos lucide de Salima Ghezali sur la situation algérienne: « ce sont nos enfants (les terroristes). Ils sont sortis de nous. Il faut en finir avec cette arrogance imbécile qui décrète que nos malheurs viennent d’ailleurs, comme si notre société était pure » déclare t elle dans une interview au Monde. A cet effort de lucidité s’oppose une politique de la paranoïa: c’est la faute du complot fomenté ailleurs et plus particulièrement du complot sioniste. Faut il rappeler les délires de la presse arabe au moment du décès de Lady Di supposée victime du Mossad ou les récents déboires de Bill Clinton avec Monica Lewinsky autre espionne potentielle du Mossad.

Seules quelques exceptions viennent contrer ces dérives: Edward Saïd aux Etats Unis, Elias Khouri au Liban et Samir Kassir qui écrit dans Al Nahar publié à Beyrouth (14): « Les intellectuels arabes auraient pu éviter de ruiner davantage leur réputation… Nul doute que nous faisons partie du camp des victimes. des avocats tels que Zola ou Sartre il faudrait les chercher dans l’autre camp, Israël. Et  de fait nombreux sont ceux qui assument cette responsabilité chez l’ennemi: citons Israël Shahak, David Grossman, Amos Oz ou encore Tom Séguev. Eux sont occupés à dénoncer toutes les falsifications contenues dans le discours israélien et à défendre le droit des palestinien…. Depuis une décennie, la pensée arabe connait un net recul… Ce repli atteint aujourd’hui son paroxysme avec la campagne de soutien à Garaudy… Il ne suffit pas que Garaudy soit pro-arabe qu’il soit respectable… Il est inutile de s’aligner sur l’opinion qui voit dans les Protocoles des sages de Sion, la base du conflit israélo-arabe… L’intellectuel engagé se doit de dire que les six millions de victimes juives sont les martyrs d’un crime commis par l’Occident, sans pour autant accepter qu’elles soient utilisées pour bafouer nos droits ».

Quelques voix solitaires se sont élevées: Edwad Saïd, intellectuel palestinien vivant aux Etats Unis, Elias Sambar, directeur de la Revue d’études palestinienne, Tahar Ben Jelloun, écrivain franco-marocain, Selim Nessib, intellectuel libanais ont tous dénoncé la nocivité pour l’émancipation politique du monde arabe, pour la légitimité de la cause palestinienne, le propos de Garaudy. L’antijudaisme, d’origine religieuse, participe de ce rejet voulu par les islamistes de tout ce qui n’est pas musulman. L’égorgement des sept moines de Tibehirine considérés comme des « croisés » par les GIA, s’inscrit dans cette même logique de guerre contre l’Occident qui va de l’Atlantique au Golfe persique .

Une histoire sans fin: une maladie de l’âme

De distingués universitaires, anciens idolâtres de Mao ou de Lénine dressent aujourd’hui des comptabilités comparées: celle des morts du communisme pour les mettre en balance avec celle du nazisme. 85 millions de morts contre 6 millions de juifs. Il y aurait eu quantité d’autres shoah dans l’histoire humaine. La première ayant commencé avec Josué génocidant les Cananéens, nous raconte l’Abbé Pierre, le compère de Garaudy. Tant de bonnes intentions historiennes dissimulent mal le projet: rendre incompréhensible la lecture de l’histoire. La contestation de l’unicité de la shoah est bien le dernier subtil avatar des discours révisionnistes et négationnistes cherchant à mettre en cause le statut des juifs dans l’histoire humaine. 

Certains ne s’y sont pas trompés en invoquant le terme de « nakba », « la catastrophe », pour nommer ce que fut pour les palestiniens, la naissance d’Israël . « Nakba » à mettre en vis à vis de « shoah », catastrophe contre catastrophe. S’il n’est pas contestable que la naissance de l’Etat d’Israël fut pour les palestiniens un drame et un exil, en quoi celui-ci peut il être comparée à la mort programmée des juifs en Europe sous le joug  nazi?

Primo Levi, stupéfait par ce qu’il découvrait à Auschwitz pose la question: « pourquoi? » Un SS lui répond: « ici, il n’ y a pas de pourquoi! » Il n’y a pas de réponse à cette énigme récurrente. Comment analyser les séductions que cette haine cristalise? De quelle charge symbolique le juif est il porteur pour jouer à ce point ce rôle de répulsion/fascination dans l’histoire? Il fallait tirer ce fil continu et noter que les esprits curieux sont rares pour le questionner, à croire que ce qui fait problème c’est la qualité interrogative du fait juif dans l’histoire du XXeme siècle et dans l’histoire des hommes. A défaut de le penser, les catégories de la pensée totalitaire, mais aussi quelques esprits supposés éclairés ont préféré supprimer la question plutôt que de tenter d’en comprendre le sens. Fuir cette question serait accepter cet ordre détraqué, se soumettre au nouvel ordre pervers du  monde. Mais sans doute le mal est il trop grand quand qu’il s’agit d’une maladie de l’âme. Incurable.

Notes

1 – On lira sur ce sujet la fine analyse de PA Taguieff « La métaphysique de Jean Marie Le Pen » dans le Front National à découvert. Presse de science Po. 1996
2 – Jean Pierre Faye. Migrations du récit sur le peuple juif.
3 – Michel Tournier. Lire, Décembre 1996
4 – Les maoïstes. Christophe Bourseiller. p 177 et suivantes. Plon 1996
5- Libération.1974. « Malraux dans la montagne libanaise ». M Kravetz
7 – Interview de Claude Autan-Lara dans Globe. Septembre 1989
8 – Esprit N° 224. Aout- septembre 1996
9  – Pierre Vial est un fervent admirateur de Marc Augier dit Saint-Loup, un nazi français, ancien membre de la LVF, ancien rédacteur de Devenir, le journal des SS français de la division Charlemagne.
10 – Lire sur cet aspect de la double menace,La République menacée  de PA Taguieff. Textuel ed. 1996
11 – La Nation. N° 151. Semaine du 11 au 17 juin 1996
12 – Al Ahram hebdo. Semaine du 28 01 au 03 02 1998
13 – Le Monde. 20 02 1998
14- Courrier international. N° 379. semaine du 05 au 11 02 1998

Bibliographie
On relira avec le plus grand intérêt Intolérable intolérance , ouvrage de défense de Robert Faurisson, édité chez Jean-Edern Hallier (1981) et co-signé par Jean-Gabriel Cohn-Bendit (gauchiste libertaire), Eric Delcroix (avocat d’extrème droite mais défenseur  de Pierre Guillaume, ancien militant d’Ordre Nouveau  Collaborateur des Annales d’histoire révisionniste. Ancien candidat FN aux élections législatives à Beauvais en juin 1997), Claude Karnoouh (gauchiste), Vincent Monteil (arabolâtre) et Jean Louis Tristani (paganolâtre).
Dans le même registre, l’ouvrage collectif préfacé par Gilles Perrault, libertaires et ultra gauche contre le négationnisme , éditions Reflex, illustre jusqu’à l’absurde l’étrange obssessionalité de la question du génocide des juifs chez les partisans de la radicalité qu’on est bien en peine de qualifier.
On lira aussi deux études et analyses très documentées sur l’histoire générale du négationnisme : Histoire du négationnisme en France. Valérie Igounet. Seuil. 2000 et sur l’itinéraire de Paul Rassinier : Fabrication d’un antisémite. Nadine Fresco. Seuil.1999

–Jacques Tarnero


 

2 Réponses à “Le négationnisme Une maladie de l’âme”

  1. Watchtower dit :

    Chère Jacques,

    Tout d’abord, je tiens à vous dire que je n’ai pas lu votre article entièrement. Seulement le début et la fin, qui m’ont fait sauter au plafond.
    Le fondement même de votre réflexion est erroné. Vous avez fait la grave erreur de ne pas voir que le néologisme « négationnisme » est un piège tendu par les médias. Le « négationnisme » de l’histoire c’est le travail de tout Historien. L’historien, qu’il cherche dans les archives ou qu’il déterre des villes entières, à pour devoir de trouver la Verité par dessous toute morale, toute idée reçue, toute sacralisation, des évènements de l’histoire. Si demain les archéologues découvrent que la civilisation égyptienne a en fait été détruite par les Chinois, il faudra l’accepter.
    Le travail d’un historien est donc le « négationnisme ».
    Tout ton raisonnement n’est donc pas valable.

    Pour l’orchestration, la bouffée paranoïaque anti juive, la rémanence de la terreur nazie venant la gauche et les communistes, je pense que tu te trompes.

  2. calviera denis dit :

    Pas la peine d’écrire tous ça mr Tarnero quand il vous suffirait d’écrire: « soyez judéophile ou disparaissez ». Voilà à quoi se résume votre pensé. Ce sont des gens comme vous qui poussent les autres à la radicalité. Ce que nous pourrons ensemble déplorer.

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